18-04-22 Pépé Gaston


– Eh oui ! C’est comme ça la vie !

Pépé Gaston passe tous les jours devant la maison que nous habitons depuis six mois. Il est toujours précédé par deux opulentes vaches et un chien teigneux.

 Il mâchonne ces quelques mots, sans y penser. Son vieux béret pointe sur son front et cache dans son ombre deux yeux inquisiteurs. Seule, paraît la bouche édentée, surmontée d’une moustache glorieuse. Joues en creux. Barbe rase et grise. Entre ses lèvres ébréchées comme une vieille porcelaine, il glisse ces mots :

Eh oui ! C’est comme ça la vie !

Pépé Gaston plante son bâton dans la terre encore humide tant il a plu le mois dernier. Il pose ses deux mains dessus, écarte ses jambes et regarde la maison.

– Ça oui ! On peut dire que vous avez travaillé. On s’y reconnaît plus !

Moi, je ne dis rien. Satisfait du compliment sans plus. Chaque matin, j’ai droit aux mêmes phrases, dans le désordre mais énoncées de la même manière.

Pépé Gaston reprend :

– Et la terre… Depuis que vous l’avez défrichée, elle doit bien donner, non ?

– Oui, elle donne bien.

Là où les ronces régnaient, si hautes et si drues, là où nichaient les merles et les faisans, là, la terre est précieuse, fine, noire et parfumée. Les champs voisins me jalousent quelque peu.

– Eh oui ! C’est comme ça la vie !

Pépé Gaston a repris ses mains. Son béret s’est un peu soulevé. Et il nous a tourné le dos. Ses deux vaches sont déjà loin. Il fait trois pas. Il se retourne et me dit haut et fort :

– Faudra bien passer me voir !

Le soir même, pour un quelconque prétexte, je frappe à sa porte. Il est assis devant la cheminée où crachote un bout de bois du châtaignier qu’il a fendu l’an passé. Près de sa chaise, une bouteille sombre se réchauffe elle aussi.

– Tu prendras bien un verre ?

Pépé Gaston prend la bouteille. Le geste lent et les doigts gourds.

Le vin n’est pas génial, mais il a le goût de l’amitié.

Pépé Gaston m’explique que la solitude lui est tombée dessus. Depuis la mort de sa femme, son dos s’est voûté et ses lèvres se sont closes. Ses yeux se sont enfoncés dans le creux des rides.

Il a oublié d’enlever le béret, mais il n’y a plus personne pour le remarquer. Une mouche joue à chat perché sur le bout de sa moustache grise. L’écorce de ses mains ne cesse de trembler au vent du grand âge. Dans ses godasses, le froid a pénétré pour toujours. La chaussette reprisée est là par habitude. Ses pieds sont posés sur un chenet, devant la bûche qui chuinte. L’homme et l’arbre se tiennent compagnie et se consument lentement.

Pépé Gaston raconte. Les mots sont détachés. Ils semblent arriver du fond des souvenirs, sans aucune précipitation comme s’il était soudain important de bien les choisir.

– Je possède chez moi l’ombre chaude d’un tilleul et les senteurs lourdes des pluies d’orage. Je goûte le calme brûlant des après-midis. J’aime voir les jeunes qui roulent à vélo ou qui courent après le bonheur qu’ils ne voient pas. J’aime aller simplement dans les champs pour voir les charrues tricoter. J’aime passer en revue les jardins qui s’habillent et se déshabillent après le passage des jardiniers. Je retrouve au loin dans ma mémoire le geste du semeur, l’élan de la faucille, la course parfaite du sillon généreux et l’importance de la main primitive qui trait, qui fend le bois, qui récolte et qui chasse. Les citoyens reviendront. Les semailles à la volée et les riches moissons à la faux ne peuvent pas mourir. Par la force des choses, il y en aura qui quitteront la ville, les égouts-boulevards, les voitures-cercueil, les robots-esclavagistes, les besoins inutiles et les réalités étouffantes. Il faudra bien qu’ils vivent en bonne intelligence entre les microprocesseurs et le pain moelleux cuit au four des anciens. Eh oui ! C’est comme ça la vie !

À chaque grincement de la chaise de paille, le vieux laisse échapper un souvenir et un soupir, qui, ensemble, ont fini par tuer tous ses désirs. Il s’éteint peu à peu. Seuls, ses tremblements lui donnent l’air vivant.

– Au revoir, Gaston ! À demain !

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