Au fil des gens


Une nouvelle de Delphine Billien

Je serre sa main dans la mienne, si fragile, si menue. Je la regarde, attendrie et pleine d’amour. Je me fais l’effet de l’observer du haut de mon perchoir, ma cadette. Bientôt cinq ans. Une grande fille selon elle, un bébé encore pour moi.

Elle dévore le monde avec ses yeux, recueille chaque mouvement, chaque bruit, chaque sensation. Elle capte, décode, comprend, intègre, mémorise. Elle construit ses souvenirs. Elle s’invente des histoires. Déjà…

Elle est belle, ma création avec ses yeux en amande, ses joues roses et ses cheveux clairs. Il y a tant de vie, tant d’énergie dans chacun de ses gestes, dans chacun de ses mots. Une soif de savoir, un besoin de partager.

Elle me montre du doigt l’objet de sa convoitise. Prisonnières des ronces, les mûres recouvrent avec indolence les vieux parapets.

Les mûres… Cela me rappelle bien des choses…

J’aimerais tant voir de nouveau avec ses yeux, les yeux de l’enfance. Je tiens la main de ma petite et sens sa chaleur, je perçois ses besoins, ses questions et ses doutes. J’avais les mêmes à son âge. Et comme elle, j ‘ai entendu, écouté ce que les autres avaient appris avant moi. Ils m’ont enseigné leur savoir comme on offre un livre, une bibliothèque.

Je cherche la bonne page de mon roman et me remémore ces moments gravés dans mon esprit… J’inspire et laisse glisser mon regard sur les paysages qui nous entourent. Ils correspondent à peu de chose près à ceux de mon enfance. Des collines au loin se dessinent derrière les bois. Toutefois, les maisons cachent lentement la nature. Elles recouvrent les terres autrefois en jachère. Elles recouvrent les espaces de vie pour offrir d’autres espaces vivables.

Les souvenirs remontent, telles des bulles de champagne qui pétillent et qui explosent.

Un homme me tient la main, à moi aussi. Il me parait immense, gigantesque, inaccessible, immarcescible.

Nous marchons sur la route qui mène chez nous, de retour de l’école. Nous progressons côte à côte comme je progresse avec mon enfant.

Les herbes folles du chemin me piquent les jambes. Mais je ne m’arrête pas pour autant. La narration de ma journée occupe tout mon esprit. Je raconte sans trouver les mots, je n’ai pas tous les mots, pas encore. Je ne parviens pas à décrire par exemple cette odeur étrange et familière à la fois qui m’accueille dans la salle de classe. Je ne sais pas comment expliquer ce que je ressens lorsque je m’assois sur la petite chaise en bois derrière mon bureau, évitant de toucher de mes mollets les supports en fer glacé de mon siège. Je ne lui explique pas non plus combien les mouvements des élèves, les conversations poursuivies depuis la cour de récréation emplissent l’espace. Je lui confie d’autres moments. Rester assise… Écouter… Écrire… Ne pas se mettre d’encre sur le bout de mes doigts, sentir la colle aux amandes, faire tomber sa règle sur le carrelage et se lever prestement pour la récupérer, les joues empourprées. Venir jusqu’à l’estrade et affronter le regard de mes pairs pour énoncer à haute voix la poésie patiemment apprise la veille. Puis récolter le fruit de mon labeur et choisir la plus belle image offerte en récompense de mon éloquence…

Je conte et raconte les billes à la récréation, les tours autour du chêne centenaire qui protège de ses hautes branches les écoliers agités, les cordes à sauter et les élastiques qui m’exaspèrent. Jamais je ne jouerais, trop utile pour servir de piquet au jeu favori de ma voisine. Le bac à sable ne m’intéresse plus. Je suis une grande maintenant, je ne joue plus à ces gamineries.

Mon père me toise, amusé et nostalgique. Il s’exclame au souvenir de ses propres occupations enfantines. Il compare, se rappelle, m’explique tant bien que mal. Nous échangeons nos livres. Le sien est bien plus épais, bien plus fourni ! J’écoute sans tout saisir. Mais j’aime quand il me parle, j’aime savoir… J’aime ses histoires à lui.

Il s’arrête, se dresse sur la pointe des pieds et attrape des fruits noirs qu’il glisse dans mes mains.

Mes yeux brillent. Je souris. Il sait toujours lesquels choisir.

Je voudrais également être celle qui sait, quand je serai maman…

Je serre la main de ma fille et lui réponds en tendant le trésor sucré :

– Moi aussi, j’allais chercher des mûres quand j’étais petite. Il y avait un chemin qui bordait la maison, un chemin avec de la terre et des fourrés. Il fallait faire attention aux serpents. Il m’est arrivé une fois de croiser la route de l’un d’entre eux…

Ma fille frémit.

– Des serpents ? Et là, y en a des serpents ?

– Peut-être, il faut être prudent. Mais pour être tranquille, tu peux taper des pieds, comme ça.

Je piétine le sol d’un geste lourd.

– Les serpents sentent le sol qui tremble et ils s’en vont.

Elle s’agrippe à ma veste, tel un petit singe mû par l’instinct de survie.

– J’ai peur !

– Je suis là.

Je prends mon enfant dans mes bras. Elle met ses mains autour de mon cou, dominant l’espace qui s’ouvre devant nous.

– Toi aussi, tu avais peur des serpents ?

– Bien sûr. Et je suis toujours prudente aujourd’hui encore.

Elle me serre davantage, au risque de m’étrangler.

– Je veux pas que tu partes ! Jamais !

– Je n’en ai pas l’intention.

– Mami et Papi, y sont partis eux !

– C’est la vie. Quand on vieillit, il arrive un jour où on doit partir. Mais pas tout de suite. Et puis, tu sais, tu vas grandir, tu n’auras plus besoin de moi.

– J’aurai toujours besoin de toi. C’est toi qui m’apprends !

– Plus autant besoin qu’aujourd’hui…

Je soupire et accueille son étreinte. Sera-t-elle éternellement convaincue par ses paroles ? Il arrivera bien un temps où mes propos n’auront qu’une maigre valeur. Et puis… un jour, elle se rappellera ce que je lui aurais dit, ce que je lui aurais raconté. Du moins, je l’espère…

J’ouvre la porte. La maison est silencieuse. Ma fille s’élance avec empressement pour se rafraichir. Puis elle m’entraine vers le salon et s’impose sur mes genoux.

– Dis, tu me racontes quand tu as croisé le serpent.

– Tu veux que je te raconte cette histoire ?

– Oui !

– Tu ne vas pas avoir peur ?

– Non, promis.

Je fais glisser mon enfant sur le côté et me plonge de nouveau dans les méandres de ma mémoire.

– Nous étions avec mes grands-parents. Je devais avoir ton âge. Et on se promenait sur le chemin.

– Pour cueillir des mûres ?

– C’est ça. Pour cueillir des mûres. Lorsque soudain, j’ai baissé les yeux. Et que vois-je alors près de mon pied ? … Un serpent !

Ma fille retient un cri, ses petits doigts plaqués sur ses lèvres.

– Un vrai ?

– Oui, un vrai.

– Et qu’est-ce que t’as fait ?

– J’ai crié, j’ai tapé et tapé encore avec mes pieds. Le serpent s’est enfui dans le champ d’à côté et il s’est faufilé dans la veste d’un fermier. Le monsieur l’avait déposée par terre parce qu’il faisait chaud.

Je retiens un sourire, amusée par la mine passionnée de mon auditrice.

– Mon grand-père a appelé le monsieur : « Eh, oh ! »

Je fais de grands gestes avec mes bras, mimant la scène, ce qui la captive d’autant plus.

– Alors, le monsieur est revenu vers sa chemise et il a chassé le serpent !

– Le serpent, il l’a pas piqué ?

– Non, il ne l’a pas mordu. Il était sauvé.

Mon enfant se blottit contre mon bras.

– J’aime quand tu me racontes tes histoires, maman. Comment tu connais ces histoires-là ?

– Je les connais parce que ce sont des souvenirs. C’est ce que j’ai vécu. Quand tu me racontes ce que tu as fait à l’école, avec tes copains, tu me racontes ton histoire.

– Mais mon histoire à moi, elle est toute petite.

– Parce que tu es encore petite. Mais en vieillissant, nos récits se cumulent et s’allongent. Papi et Mami en racontaient beaucoup. Ils avaient plein de souvenirs et plein de choses qu’ils avaient apprises et qu’ils nous apprenaient à leur tour.

– Et tu peux me les raconter ?

– Pas tous, il y en a trop. J’en ai sans doute oublié. Ils ont emporté leurs histoires avec eux… Elle se lève soudain et se précipite vers son tiroir, son coffre secret qui recèle bien des trésors dont du papier et des crayons qu’elle ramène, victorieuse. Elle me tend son butin.

– Écris tes histoires, maman.

– Pourquoi veux-tu que j’écrive mes histoires ?

– Dans beaucoup de dodos, quand tu seras partie avec Papi et Mamie et que je serai maman, je leur raconterai les mêmes histoires que toi. Mais j’ai peur d’oublier. S’il te plait, maman, écris tes histoires…

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