
Il était une fois une petite fille que sa maman avait prénommée Ange. Il faut dire que juste avant l’accouchement, les parents de l’enfant ne savaient pas exactement quel prénom lui donner. On avait comparé, analysé, discuté… Mais aucun n’avait réussi à s’imposer. Juste après sa naissance, la petite fille était si douce, si tranquille, si souriante aussi, que sa maman décida de l’appeler Ange.
Des années plus tard, cette petite fille était un véritable garçon manqué. Elle refusait de garder les cheveux longs, elle jouait exclusivement avec une bande de garçons. Elle s’appliquait à connaître tous les jeux que l’on dit masculins. Et quand on le lui reprochait, elle expliquait qu’un Ange, ce n’était ni masculin ni féminin.
Cette année-là, à la veille de Noël, sa maman voulut faire une petite révolution : sous de faux prétextes, elle avait empêché sa fille d’aller chez le coiffeur et de se faire couper les cheveux. Maintenant les mèches commençaient à caresser les épaules. Alors elle l’invita à rendre visite à leur coiffeur préféré. Le professionnel et la maman étaient de connivence. Ange ressortit du salon avec des cheveux soyeux et brillants. La coupe était délicate et moderne à la fois. Ange se sentait absolument transformée.
De retour à la maison, sa maman la rejoignit dans sa chambre. Elle apportait trois boites en carton qui normalement auraient dû paraître, dans la nuit, au pied du sapin. Maman, avec un sourire malicieux et à la fois très tendre, lui dit :
– Prends ceci, ma fille… On prend un peu d’avance sur la soirée… Sois heureuse. Tu es grande maintenant.
Ange ouvrit le premier carton et découvrit les superbes bottines dont elle rêvait depuis un moment. Dans la seconde boite, sous un délicat papier de soie, un soutien-gorge brillait de toutes ses paillettes et de ses reflets de moire. Elle fit une grimace mi amusée, mi surprise. Elle n’en avait jamais mis encore malgré les récentes plaisanteries de quelques garçons. Du troisième carton, elle déplia une magnifique robe trapèze. Elle se précipita pour l’essayer. Elle palpait sans cesse le tissu rouge profond comme pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un rêve. C’était une merveille ! Ange avait l’allure d’une femme mûre, équilibrée et radieuse. Sa maman précisa que, pour compléter cette magnifique tenue, il fallait un peu se maquiller… Ange, qui avait toujours refusé, accepta de compléter sa métamorphose. Maman sortit les crayons, les fards et tous ses produits de beauté. Il suffit de quelques minutes pour créer sans excès un visage lumineux.
Il était temps de finir tous ces préparatifs. Les invités arrivaient. Quand Papy et Mamy entrèrent, ils s’exclamèrent devant cette jeune beauté qu’ils eurent bien de la peine à reconnaître. Après quelques secondes d’émerveillement, il lui dirent qu’elle était magnifique. Ange accepta les compliments avec un peu de timidité et beaucoup de plaisir. Puis arrivèrent son oncle paternel, sa tante maternelle et Freddy, l’ami de la famille, accompagné de sa belle épouse blonde et de leur fils Teddy. C’est peu de dire que le jeune homme fut aussitôt conquis. Il était plus âgé qu’elle et avait déjà de nombreux amis au lycée. Pourtant, il lui avoua qu’il avait beaucoup de chance de pouvoir passer cette soirée de Noël en compagnie d’une si jolie femme.
Décidément, ce soir-là, tout fut merveilleux. C’était la plus belle des soirées qu’Ange avaient connues. Elle était passée définitivement du côté féminin. En jeune fille moderne, elle ne revendiqua pas cette féminité comme s’il s’agissait d’un combat et d’une victoire. Elle avait trouvé une confiance et un pouvoir qui la surprenaient.
Elle mesurait aussi la chance d’être parvenue sans difficulté à se sentir une femme.

