CONTES

de Jean-Marie Claudé

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La goutte d’eau

Il était une fois une goutte d’eau.

Allait-elle tomber ? Allait-elle rompre le silence ?

La moitié du monde entier se sentait obligée de ne plus rien dire, l’autre respectait le calme décrété par les rois en mimant leurs mots.

En tombant n’allait-elle pas déranger les consciences inconscientes ?

Et ne pousserait-elle pas à bout ceux qui étaient au bord de l’explosion tant ils se sentaient frustrés ?

Oh ! le dilemme !

Une goutte d’eau peut-elle faire autre chose que tomber ?

Une mésange passait par là.

– Dis-moi, joli oiseau, puis-je tomber ?

– Moi, tu vois, répondit la mésange, je ne tombe jamais, je vole du nord au sud, de l’est à l’ouest, et je ne sais pas quoi te répondre.

– Alors, tu ne veux pas m’aider…

– Et toi, s’est énervée la mésange en sautillant sur un muret couvert de mousse, tu peux m’aider à trouver quelques brins d’herbe pour mon nid ?

– Non, bien sûr…

– Alors, tu fais ce que tu veux ! J’ai autre chose à faire.

La goutte d’eau était toute malheureuse d’être ainsi laissée à sa liberté.

Parfois, on est bien aise de trouver un conseil.

Mais là… point !

La goutte d’eau fut interrompue dans ses réflexions par un rayon de soleil. Les nuages avaient fui, on ne sait pas pourquoi.

En clignant des yeux, la goutte d’eau lui demanda ce qu’elle devait faire.

Le rayon se tint bien droit. Il était beau dans son habit de lumière. Il était fier.

– Tu ne bouges surtout pas ! Le règlement, c’est le règlement. Tu imagines ce qui se passerait si tout le monde tombait ? Ce serait infernal !

La goutte d’eau réajusta sa position. Elle s’agrippa mieux. Elle ne voulait surtout pas déplaire à l’autorité.

Une rêverie passait par là. Comme tapis volant, elle avait pris un billet d’avion. Elle plut aussitôt à la goutte d’eau. Ses yeux étaient deux lagons et ses cheveux, une plage corallienne. Elle ouvrit ses lèvres de lave en fusion :

– J’ai entendu le rayon de soleil… Ne l’écoute pas, il veut t’assécher… Viens avec moi, nous allons voyager avec les nuages.

– Mais non, j’en viens, lui répondit la goutte d’eau. Je ne veux pas monter sur ton espoir, je vais le briser…

La rêverie, qui était certaine de trouver une nouvelle amie, en fut dépitée.

– Bon ! si c’est comme ça, je retourne voir mes châteaux en Espagne…

La goutte d’eau n’était pas plus avancée. Elle sentait bien que son poids, si petit fût-il, l’entrainait dans la pente dangereuse et la chute infernale.

Elle entendit quelqu’un qui l’appelait de loin.

– Goutte d’eau ? Goutte d’eau ?

– Oui… qui me parle ?

– C’est moi, en bas du mur, le ver de terre.

– Ah, oui ! je vois ta tête. Que veux-tu ?

– Surtout, ne tombe pas ! C’est un ordre !

– Pourquoi me donnerais-tu des ordres ?

– Parce que je suis le maître du silence souterrain. La consigne est stricte. J’ai donné une punition générale à tous ces insectes et à tous ces rampants qui font un bruit incroyable. Ils n’ont plus le droit de sortir ! Tu ne peux pas imaginer le brouhaha que font les araignées, les cloportes et autres vermisseaux. Je ne te parle pas du bousier quand il fait rouler et tomber sa boule de… hum… de…

– D’accord !… Bon, je te laisse. Je vais essayer de ne pas tomber sur vous…

Surprise, la goutte d’eau s’aperçut qu’un jeune garçon s’était approché et la regardait. Presque timidement, elle lui demanda :

– Qui es-tu ?

Il se mit à sourire et lui répondit dans un murmure presque inaudible :

– Je suis « Celui Qui Dit Non Avec La Tête Mais Qui Dit Oui Avec Le Cœur ». Tu ne me connais pas ? Tu n’as jamais entendu parler de mon aïeul ?

– Comment veux-tu ? Je viens de l’océan…

– Je comprends… Et tu sais qu’on n’a plus le droit de faire du bruit ?

– Oui, j’ai appris la nouvelle ! Quelle misère, se plaignit-elle ! Dire que je suis née d’une vague rugissante. Quel vacarme elle faisait ! Je n’arrivais pas à dormir. J’aurais préféré le silence d’un lac… Mais j’aimais quand même la musique du vent, les chants des oiseaux et le frou-frou de leurs ailes, le sillon céleste des avions, le sifflet imaginaire des étoiles filantes…

Au cours de la dernière tempête, quelle mauvaise idée ai-je eu de partir avec des éclaboussures de mer, de gros embruns qui m’élevèrent très haut vers le ciel ! Je montais encore quand un goéland m’a prise sous son aile et m’a emportée vers un rivage. J’étais au chaud dans ses plumes. J’ai dû m’endormir. Doit-on s’inquiéter d’une eau qui dort ? En tout cas, le goéland m’a laissée tranquille. Je me suis réveillée quand l’oiseau s’est ébroué. J’ai glissé et je suis tombée de l’aile sur la pente de ce toit, où me voilà… Je ne dois pas faire de bruit. Je ne dois pas tomber…

Le petit garçon avança la main, tendit un doigt et fit glisser la goutte d’eau sur son ongle.

– Je vais te poser près d’une fontaine. Tu y trouveras plein d’amies. Et vous pourrez faire le bruit que les poètes appellent chant de la nature. Vous ne gênerez personne. Vous serez libre de choisir votre concert d’eau. Ne sois pas aveugle comme le ver de terre. Si la Nature te fait tomber, garde à l’esprit que tu es toujours libre de choisir.

Dans le petit œil de la goutte d’eau, une minuscule larme de joie se mit à poindre.

Mais une larme dans une goutte d’eau, ça ne se voit pas. Alors personne ne l’a remarquée et tout le monde a oublié cette goutte d’eau si pareille à toutes les autres.

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La petite fille aux pieds de diamant

Il était une fois, il n’y a pas très longtemps, une petite fille qui était née avec des pieds en diamant. Elle était charmante. Ses cheveux presque roux tiraient davantage vers le bois de rose et descendaient en vagues douces le long de ses joues jusqu’à ses épaules. Sa peau était brun clair comme le bois de châtaignier et ses yeux bleus comme l’eau que le ciel colore dans la chaleur tropicale. Et donc ses pieds, juste au-dessous de ses chevilles, étaient en diamant.

Elle était née à l’envers. Au lieu de passer la tête en premier, elle avait eu envie de présenter d’abord ses pieds. La sage-femme n’était pas débutante et savait que la nature fait parfois des choses étranges. Alors elle n’avait pas ouvert de grands yeux et n’avait laissé échapper aucune exclamation de surprise. Elle n’avait pas non plus été alertée par les pieds exceptionnels de la petite fille. Sa concentration était entièrement portée vers l’expulsion complète du petit corps.

Par contre, la maman qui était en train de pousser autant qu’elle le pouvait et qui regardait son bas-ventre avec appréhension avait tout aussitôt compris l’étrangeté des deux petits pieds qui venaient de sortir de son corps. Elle ne pouvait pas dire encore en quoi ils différaient des pieds normaux, mais elle savait que ce n’était pas de la peau comme chez tout le monde.

La sage-femme, un peu âgée, un peu fatiguée, un peu lassée, avait tout de même fini par se poser des questions. Elle avait ôté son masque et ses gants et regardait cette fillette avec inquiétude. Elle craignait surtout les réactions de la maman. Elle enveloppa le bébé dans une couverture et alla elle-même lui donner les premiers soins. Il est évident qu’elle fut étonnée par ce qu’elle découvrit en lavant le bébé.

La maman ne demanda rien, elle espérait que la sage-femme n’avait rien remarqué. On croit souvent à la réalité de nos espoirs ou de nos vœux, mais il n’en est rien, un rêve reste un rêve si l’on ne fait pas le nécessaire pour lui donner une part de vérité.

La sage-femme n’était pas une personne loquace. Elle s’emmurait souvent dans un silence qui lui permettait de réfléchir longuement. Ses collègues en avaient pris l’habitude et ne lui demandaient jamais rien. Elle rédigea un court rapport sur cette naissance. Elle mentionna la particularité physique du bébé, sans plus. Alors le secret fut bien gardé. La petite fille sortit de la maternité sans avoir été distinguée pour la singularité de ses pieds.

Arrivées dans leur appartement un peu délabré au cœur d’une HLM fort dégradée, la maman et sa fille firent plus ample connaissance. C’est vrai qu’à la maternité, elles étaient vite passées au rang des inconnues tant le travail des infirmières était abondant. Comme toujours, on s’occupait d’abord des cas graves. On oubliait très vite les personnes qui ne nécessitaient aucune surveillance et qui n’avaient rien à demander. Malgré le relatif abandon auquel elles étaient exposées, la maman craignait toujours qu’une personne entre dans sa chambre et découvre l’étrangeté de sa petite fille.

Cette jeune maman s’appelait NaÏda. Le papa l’avait abandonnée au début de sa grossesse. La petite fille reçut le nom de Diana. Ce prénom n’attirait pas l’attention mais il lui ferait toujours penser au secret de sa petite si les diamants venaient à disparaître.

Tant qu’elle la promenait dans son landau, au terrain nu qui servait de jardin public, personne ne s’avisait à s’occuper d’elle. La petite babillait un peu, parfois elle réclamait sa tétée et Saïda lui donnait le sein sous les yeux stupides de quelques imbéciles qui ignorent encore la Nature et se soumettent aux lois des fabricants de poudres industrielles. Mais jamais elle n’exposait les pieds de sa gamine. Elle sentait bien qu’elle aurait alors créé une déflagration sociale.

Conformément à la législation, Naïda fut convoquée à l’hôpital en section pédiatrie pour une analyse des fonctions vitales de l’enfant.

Pour bien se présenter devant les spécialistes de l’enfance, Naïda regarda son enfant avec d’autres yeux que ceux de l’amour. Elle l’inspecta, en quelque sorte. Mais, même avec un regard critique, elle ne trouva rien de particulier qui pourrait lui être reproché. L’enfant était propre, la peau bien rose brun, les cheveux bien coiffés. Seuls, les ongles des orteils lui parurent un peu trop longs et pourraient passer pour une négligence de la maman.

Naïda s’empara d’une paire de ciseaux pour nourrisson et entrepris de raccourcir les ongles de sa fille. Pour les mains, cela ne présentait aucune difficulté. Le bébé ne réagit pas particulièrement. Quelques vagissements tout au plus et toujours ses mimiques de succion quand sa maman la tenait dans ses bras. Mais quand Naïda approcha l’instrument des orteils de sa petite fille, elle eut comme un instant d’hésitation. Les ongles avaient, eux aussi, la couleur du reste des pieds. Ils étaient en diamants. Quand on connaît la solidité de ces pierres précieuses, on peut se poser des questions sur la manière de les couper. Néanmoins, elle se lança dans l’opération. Il ne fallait pas qu’on puisse lui reprocher de négliger l’hygiène de son enfant. À sa grande surprise, les lames entaillèrent les ongles sans aucune difficulté et Diana ne réagit pas davantage qu’auparavant. Alors, rassurée, Naïda s’affaira et termina son petit travail.

Les ongles tombaient sous son bébé et se retrouvaient dans le creux de sa robe formé par ses deux jambes. Quand elle voulut nettoyer son vêtement, elle remarqua un fait étrange. Les ongles étaient en train de se recroqueviller, puis de gonfler un peu et de former de petites boules. C’est en prenant l’une d’elle entre ses doigts qu’elle réalisa qu’elle avait tout à fait l’air d’être un diamant comme l’on peut en trouver sur les bagues ou les colliers de toutes les femmes coquettes et riches. Elle les ramassa et les déposa dans une petite boite à bijoux.

Elle en oublia d’aller à son rendez-vous.

Dès le lendemain matin, elle se rendit chez un bijoutier de renom et elle lui présenta trois de ces petites pièces, sans lui raconter évidemment d’où elles venaient. L’homme prit un appareil, se saisit de l’une des pierres et l’approcha de son œil. Il resta un bon moment dans la même position tout en tournant le merveilleux objet entre ses doigts.

– Vous avez là, Madame, un très beau diamant. D’une pureté parfaite ! Je vais maintenant vérifier les autres…

– Oui, si vous le voulez bien… Je peux seulement vous dire qu’ils proviennent du même filon…

– Voyons ça… Ah, oui ! Celui-ci est parfait… et celui-là… oui, aussi ! Vous possédez, Madame, trois belles pièces qui pourraient orner un somptueux collier…

– Ils valent chers ?

– Oui, Madame… Si vous y tenez, vous pouvez les vendre pour une belle somme. Ma société, d’ailleurs, pourrait se porter acquéreuse…

– Merci, Monsieur, de votre amabilité, mais ils ne sont pas à vendre actuellement. Je reviendrai vers vous très prochainement, soyez-en certain ? Au revoir, Monsieur !

C’est ainsi que la maman de Diana devint potentiellement très riche. Elle attendit plusieurs mois pour savoir si les ongles de sa fille devenaient toujours de beaux diamants. Ce fut le cas !

Elle avait lu les fables de La Fontaine et ne voulait surtout pas faire comme le paysan propriétaire d’une poule qui pondait des œufs en or. La moindre erreur pourrait lui être fatale…

Pour que personne ne vienne s’intéresser aux pieds de sa fille, elle n’en parla à quiconque. Elle avait trop peur qu’on lui enlève son enfant au nom d’une Justice qui fait toujours le malheur de ceux dont elle s’occupe. Pire ! Elle imaginait dans ses rêves éveillés qu’un méchant homme viendrait couper les jambes de sa gamine en espérant s’approprier une mine diamantifère.

Mais l’Administration ne lâche pas comme ça un dossier particulier. Il y eut une relance pour la convocation au Service Hospitalier de Pédiatrie. Naïda, une fois de plus, se désintéressa de la demande, plutôt par crainte que par manque d’attention.

Quand le nombre de diamants fut assez conséquent, la jeune femme s’entoura de professionnels pour monnayer son trésor et pour acheter ce dont elle rêvait depuis longtemps. Elle put acquérir une coquette maison ainsi qu’une voiture des plus confortables. Toutefois, elle prit soin de choisir des biens qui ne se remarquaient pas trop et qui ne provoquaient pas ostensiblement son entourage.

Diana grandissait et semblait ne pas s’émouvoir de posséder des pieds qui ressemblaient fort à du verre. Elle avait pris l’habitude de les cacher et de ne rien raconter puisque sa maman lui avait toujours dit la vérité et lui avait recommandé de garder le secret. Diana savait que son corps était un trésor.

Les services médicaux devinrent menaçants. Naïda apprit même qu’ils avaient fait une enquête dans son entourage pour savoir si l’enfant subissait de mauvais traitements. Il fallut bien se rendre auprès d’un médecin pour faire constater que Diana était en bonne santé. Heureusement, le cabinet était rempli de patients impatients et très malades. À son habitude, le docteur faisait la course. Quelques questions, un rapide examen et, hop ! la visite était terminée. Diana avait à peine baissé la fermeture éclair de sa robe. Elle avait gardé ses chaussettes.

Naïda fut rassurée. L’inquiétude est un poids lourd pour le cœur, presque aussi lourd que la culpabilité. Elle se sentit tout à coup bien plus légère. Alors, elle et sa fille continuèrent leur vie douce, secrète et tranquille.

Naïda fit la connaissance d’Alexis sur un parking où sa voiture était bloquée par deux autres. Elle ne pouvait plus se sortir de la situation. Alexis, un beau jeune homme, constata qu’il ne pouvait rien faire de plus qu’attendre l’un des chauffeurs. Ils eurent le temps de se présenter, de se parler, de se raconter et même de s’apprécier.

Ils se sont revus de nombreuses fois. Ils se sont attachés l’un à l’autre. Alexis aimait Naïda. Elle aimait Alexis qui aimait aussi Diana.

Pourtant le secret fut bien gardé. Alexis avait, bien sûr, remarqué les pieds spéciaux de la petite fille. Mais Naïda avait répondu qu’il s’agissait d’un problème de l’épiderme, que l’on ne pouvait rien y faire et que ça n’était pas du tout grave. Le jeune homme se contenta de ces explications et n’y pensa plus.

Par contre, il était bien étonné par la richesse de sa compagne. Elle lui raconta qu’elle avait rencontré pendant son adolescence un jeune Russe qui passait ses vacances au bord de la mer dans une jolie villa. Ils avaient nagé ensemble presque tous les après-midi. Son père était absent parce qu’il s’occupait d’une mine diamantifère en Iakoutie, en Sibérie Orientale. Sa société périclitait parce que le filon s’épuisait.  Plusieurs années plus tard, elle avait rencontré ce monsieur qui croulait sous les dettes. Elle avait fini par lui acheter le titre de propriété pour une bouchée de pain. Plus tard encore, elle avait fait un voyage pour aller voir son bien en compagnie d’un expert. La mine, en effet, ne produisait plus rien. Ils demandèrent aux ouvriers de modifier le parcours des tunnels en passant au-dessus d’une rivière souterraine qui avait arrêté les premiers chercheurs. La décision avait été un petit succès puisqu’ils étaient tombés sur un nouveau filon. Mais il était en réalité assez pauvre et lui rapportait à peine de quoi vivre simplement.

Ce récit, même s’il était rocambolesque, ne posa aucun problème à Alexis. Il répondit seulement :

– Génial ! Il faudra qu’on aille la voir un jour…

Voilà comment Naïda expliqua désormais l’origine de sa richesse.

Les années passèrent sans la moindre anicroche.

Or, il arriva fatalement un événement qui devait tout changer. La sage-femme qui avait travaillé à l’accouchement de la petite Diana était arrivée à la fin de sa vie professionnelle. Même si elle avait prolongé de plusieurs années son activité, il fallait qu’elle se repose tant ses rhumatismes l’empêchaient de se déplacer. Elle laissa son cabinet qui fut racheté par un jeune obstétricien plein d’enthousiasme et de perspicacité.

C’est en rangeant son bureau qu’il tomba sur le cahier de la sage-femme et sur la note précisant qu’un jour, elle avait facilité la naissance d’une fillette aux pieds qui semblaient être en diamant.

Le jeune docteur qui se prénommait Gilles se demanda aussitôt ce qu’était devenue cette enfant et de quelle maladie elle pouvait souffrir à sa naissance. Il enquêta et découvrit l’adresse de la maman et ses absences répétées malgré les convocations de l’hôpital.

Ce jour-là, il faisait bien froid. Les gens dans la rue portaient des grosses moufles ou alors soufflaient fort sur leurs doigts bleuis par les morsures de l’hiver. Le docteur Gilles sonna à l’entrée de la maison de Naïda et d’Alexis. Ce fut Diana qui lui ouvrit et lui présenta sa maman.

Il y eut de vives explications. Naïda portait tout le poids de ses secrets avec une facilité déconcertante. Elle donnait peu d’explications. Le docteur voulait tout savoir. Diana s’était éclipsée et avait regagné sa chambre. Un regard de sa maman lui avait fait comprendre que c’était important.

Quand Diana entendit les pas lourds du docteur et ceux, plus légers, de sa maman, elle comprit qu’on lui rendait visite.

Sa maman lui demanda de s’asseoir sur le rebord du lit, d’enlever ses chaussures et d’ôter ses chaussettes.

Le docteur se pencha devant elle, posa un genou sur la moquette, prit un pied de la fillette et l’observa longuement. La peau était en effet vitreuse, les ongles taillés très court et l’hygiène tout à fait correcte. Il tapota les deux pieds avec l’un de ses ongles. Les deux membres émirent un son cristallin des plus étranges.

– Ça, c’est curieux ! Votre enfant n’a jamais eu la moindre maladie ? Elle n’a jamais souffert de ses pieds ou de ses jambes ?

– Non, jamais, comme je vous l’ai dit tout à l’heure…

– Pas la moindre fracture ?

– Non, docteur, je vous l’aurais dit…

– Bien, bien…

On sentait son scepticisme et peut-être même son incrédulité.

– Il va falloir étudier cette affaire. Mes collègues seront très heureux de pouvoir l’ausculter. Puis-je revenir dans une semaine ? Nous ferons des examens supplémentaires.

– Oui, bien sûr !

Le docteur les salua et leur tendit la main. On se sépara en silence. Diana ouvrit à nouveau la porte pour laisser sortir le docteur. Il lui fit un misérable sourire et s’engagea dans la rue tout en réfléchissant à cette étrange gamine.

Une voiture, conduite par un vieux professeur à la retraite depuis fort longtemps, roulait à vive allure sans s’occuper des limitations de vitesse en ville. Le conducteur ne vit pas le médecin. Le médecin n’avait pas vu le bolide. Le choc fut brutal. Le pauvre obstétricien fut tué sur le coup. Diana avait déjà refermé la porte.

Plus personne ne fut jamais tenté de connaitre le secret des pieds en diamant de Diana.

03-09-23

L’arbre à chocolat

Calendrier de l’Avent : conte du 1er décembre

Il était une fois une jolie petite fille qui avait une envie folle de chocolat. Elle s’appelait Komemoa. Elle se réveillait chaque jour avec le goût sucré et velouté d’un carreau de chocolat dans la bouche. N’y tenant plus, un matin, elle demanda à son papa où l’on pouvait trouver le fabricant de cette gourmandise. Son papa était pressé, il partait au travail. Il n’avait pas le temps d’expliquer à sa fille tout ce qu’il savait sur ce produit. Il répondit simplement : « Sur le cacaoyer, au Pérou ! »

Komemoa se demanda longtemps comment elle pourrait trouver cet arbre. Un jour elle passa devant un château où l’on élevait des condors des Andes. Échappant à la surveillance de ses parents, elle s’approcha d’un oiseau et lui demanda s’il pouvait la conduire chez lui, dans le pays de ses ancêtres. Il accepta aussitôt, ayant trouvé un bon prétexte pour s’évader. Elle grimpa sur son dos. Le voyage fut long mais elle dormit beaucoup.

Bien plus tard, le condor la déposa au pied d’un magnifique cacaoyer à la lisière d’une grande forêt. Quelle fut sa déception de constater que les gousses contenaient des fèves insipides et vaguement parfumées. Elle demanda de revenir à la maison. Le condor n’était pas content d’avoir fait tout ce voyage pour rien. Mais, après de nombreuses tergiversations, ils finirent par s’envoler.

Quand elle ouvrit à nouveau les yeux, Komemoa se retrouva auprès de ses parents sur le canapé familial. Ils regardaient la vidéo de leur récent voyage en Amérique du Sud. Ils sourirent quand ils se revirent, à la fin du voyage, au moment où ils avaient franchi avec Komemoa la porte du grand Airbus.

L’enfant de la nuit

Calendrier de l’Avent : Conte du 2 décembre

Il était une fois un jeune garçon, nommé Malo, qui depuis sa naissance avait l’habitude de dormir le jour et de veiller la nuit. Ses parents, Martha et Loulou, par commodité s’étaient habitués à ce comportement. Pendant la journée, ils étaient tranquilles et, la nuit, ils ne se rendaient compte de rien. Le petit Malo était donc considéré comme un enfant sage et parfait.

Pendant les premiers mois de sa vie, Malo se contentait de remuer et de se déplacer dans son lit. Plus tard, il entreprit de passer par-dessus les barrières et de se promener dans la maison. Ses parents étaient de grands dormeurs et ne s’aperçurent d’aucun de ses déplacements. Instinctivement ou par réflexe, Malo avait sommeil et se recouchait juste avant que ses parents ne se réveillent.

Pendant sa période d’activité, un rien l’amusait. Un flocon de poussière, une miette de pain lui suffisaient pour se divertir durant des heures. Plus grand, il s’affairait à ranger ce qui perturbait ses allées et venues. Il remettait les chaises à leur place, il rangeait les livres de la bibliothèque…. Une quantité de gestes imperceptibles pour le commun des mortels.

Martha cependant prit conscience que quelque chose d’anormal se passait. De plus, elle s’interrogeait sur le sommeil de son enfant : comment pouvait-Il dormir autant le jour et était-ce bon pour sa santé ? Dormait-il autant la nuit ? Alors, elle s’avisa de rester éveillée pour mieux le surveiller. Évidemment qu’elle ne fut pas sa surprise quand elle vit Malo se lever et s’occuper simplement ! Elle profita le lendemain d’un moment paisible pour le réveiller et lui dire :

– Le soleil du jour, c’est fait pour ouvrir tes yeux à l’amour. Et la nuit, c’est fait pour fermer tes yeux à l’ennui. De plus, comment veux-tu que le Père-Noël t’apporte des jouets en secret comme il le fait, si tu surveilles le sapin toute la nuit ?

Malo n’avait pas tout compris, il était encore trop petit. Mais dès ce jour, il dormit toutes ses nuits.

Et la roue tourne…

Calendrier de l’Avent : conte du 3 décembre

Le général Méday commandait une petite armée de fourmis. La reine lui avait confié la surveillance du domaine de la fourmilière. Ce général avait étudié dans une prestigieuse école de fourmis. Il connaissait par cœur les lois de la discipline et les techniques militaires. Alors ce ne fut pas très compliqué pour lui de faire respecter l’ordre et d’interdire à tout ennemi de s’approcher de trop près.

En raison de son sérieux et de ses capacités, la reine décida plus tard de l’envoyer au-delà de la fourmilière avec la mission de conquérir de nouveaux territoires afin de permettre à sa famille de s’étendre. Ce fut chose facile pour le général… Facile ? Non, pas vraiment ! Mais il fît savoir à la reine, en modifiant la vérité, que ses victoires étaient totales et que ses conquêtes se multipliaient. Oh ! Qu’on était contents dans la fourmilière. Les veilleuses saluaient les porteuses et les gardes prenaient garde de ne pas trop s’alarmer. Même dans la nurserie, on se racontait les bonnes nouvelles.

On décida à la cour de nommer le général Grand Maître du Peuple Fourmi. Qu’est-ce qu’il advint ? Le général avait-il perdu la tête ? Il affirma haut et fort que des ennemis voulaient anéantir leur fourmilière. Il se lança dans d’épiques batailles. Le grand nombre de victoires fit un grand nombre de victimes. On ne mène pas un combat sans y recevoir des blessures. Et quand il revint chez lui, le général qu’on n’appelait plus Grand Maître n’avait plus de forces. Il fut moqué, injurié et rejeté. On riait fort en le surnommant Napoléon.

La reine fut bien obligée de le disgracier et de l’envoyer au fin fond de la fourmilière pour que tout le monde l’oublie.

Le chemin à prendre

Calendrier de l’Avent : conte du 4 décembre

Il était une fois un enfant qui habitait au cœur d’une jolie et grande forêt. Il en connaissait tous les chemins parce que sa maman n’avait pas hésité à le promener chaque jour sur des sentiers de plus en plus éloignés de la maison. Quand ses parents eurent totalement confiance en leur enfant, ils lui permirent d’aller se promener tout seul. Sylvain était fier qu’on reconnaisse ses capacités.

Plusieurs mois plus tard, il se dit qu’il était temps pour lui de découvrir d’autres chemins et de vivre d’autres aventures. Une grande joie l’envahissait, c’était presque une ivresse qui remplissait ses poumons et son visage. Un jour, il prit un chemin étroit et seulement connu de quelques lapins ou de rares chevreuils.

Vint soudain le moment où il se retrouva devant un carrefour de six chemins. Lequel prendre ? Il était plus de seize heures, il fallait rentrer. Il s’arrêta et réfléchit. Il n’était pas encore au bout de ses hypothèses, quand il vit arriver six trolls, chacun sur un sentier différent. Il salua les petits hommes et leur demanda quelle devrait être sa direction. Le premier troll lui répondit :

– Il n’y a pas de sortie, tu es perdu !

Le second lui dit :

– Prends n’importe quel chemin et tu arriveras.

Le troisième lui dit :

– Tu as pris trop de risques, tu vas mourir.

Le quatrième lui dit :

– Écoute-moi et crois en moi, je te servirai de guide.

Le cinquième lui dit :

– Un être tout puissant connaît toutes les routes. Appelle-le, il sait quel est ton destin.

Et le sixième lui dit :

– Il y a une maison à quelques pas d’ici, tu vas te reposer et tu repartiras plus tard.

Sylvain remercia les six trolls. Le choix était bien difficile et il n’était pas plus avancé. Il s’éloigna de quelques pas pour réfléchir dans le calme et sans se laisser influencer.

Un peu plus tard, il revint vers le centre du carrefour et lança :

– Depuis le début, Je marchais vers l’ouest. Je marcherai donc vers l’est pour revenir chez moi. Merci la compagnie !

Le papa de Myrtha

Calendrier de l’Avent : conte du 5 décembre

Il était une fois une petite maison construite en bordure d’un petit village. D’un côté, il y avait des maisons qui se ressemblaient toutes et de l’autre côté on voyait la colline partagée entre champs et forêt.

Dans la maison vivaient la petite Myrtha et sa petite chatte Myrtille. Tout était petit en cet endroit, mais Myrtha ne s’en rendait pas compte. Pour elle, tout était à la bonne dimension.

Un soir, la jolie Myrtille ne vint pas à son rendez-vous habituel. Myrtha s’en inquiéta parce que ce moment de câlins et de tendresse était important pour elle. On s’habitue à l’amour, pas à la déception. Myrtha demanda à ses parents s’ils avaient vu sa petite protégée.

– Non ! répondirent-ils à l’unisson.

C’est ce qui inquiéta davantage la petite fille.

– Où a-t-elle pu passer ? répéta plusieurs fois Myrtha.

La maman sentit que le moment était grave. Elle entoura le cou de sa fille avec ses deux bras et lui dit:

– Tu sais, ma chérie, Myrtille reviendra vite. Elle t’aime. Et puis elle aura froid dehors quand la nuit viendra. Elle voudra retrouver là chaleur de tes bras.

Le papa était sorti et appelait, de sa grosse voix, Myrtille. Rien ! Pas même un miaulement ! Le papa rentra tout penaud.

Il regarda sa fille et pour combler le vide qui s’installait, il lui dit:

– Tu sais, ma chérie, les chats sont comme ça. Ils profitent du temps qui passe en ne changeant rien de leurs habitudes. Et puis, un jour, ils sont étourdis et un rien les pousse à l’aventure. Parfois même, les chats qui vivent près de la nature, s’ils sont en grande souffrance, s’ils sont malades par exemple, ils s’en vont en silence et disparaissent sans rien dire pour ne pas faire de peine aux humains…

Myrtha s’effondra.

– Merci papa ! Ce que tu me dis-là est tellement réconfortant ! Tellement sensible et tellement… tellement… Tu es le roi des papas stupides et cruels !

Myrtha s’enfuit en sanglots et monta dans sa chambre.

Papa était triste mais il avait raison.

Cher Petit Papa Noël

Calendrier de l’Avent : conte du 6 décembrel

Il était une fois un petit enfant qui croyait au pouvoir extraordinaire du père Noël. Cet enfant c’était moi, Kurt. Tout petit, je pensais que le simple fait de rêver à un jouet suffisait pour le créer. J’étais super étonné que chaque année quand je pensais à un cadeau de Noël, c’est exactement ce que je recevais au pied de mon sapin.

Le simple fait d’imaginer une voiture rouge permettait de la fabriquer et un de tes amis, cher Père Noel, me l’apportait.

Très jeune, on m’a parlé de Léonard de Vinci. Il avait regardé un oiseau et il avait pensé soudain à l’avion et au parachute. Il en avait fait aussitôt des dessins pour les faire exister.

Cette croyance m’a conduit un peu plus tard à penser à l’origine de notre univers. N’y aurait-il pas un immense être humain qui aurait pensé à un univers en évolution et dont la pensée se serait mise en œuvre pour faire exister l’univers dans lequel nous sommes ?

Je sais bien, petit papa Noël, que nous les humains, nous n’en sommes pas encore là, mais ce serait super sympa si tu pouvais m’éclairer et me dire qui c’est ce mec qui a lancé l’évolution de notre univers sans se méfier de l’être humain, ce personnage cupide et masochiste qui va tout détruire. Toi, tu connais certainement ce personnage… Tu peux aussi le rencontrer certainement… Peux-tu lui dire qu’il a intérêt à modifier sa pensée créatrice et inventer un être humain vraiment humain, vraiment généreux et vraiment réaliste ?

Merci d’avance

Kurt

La curieuse

Calendrier de l’Avent : conte du 7 décembre

Il était une fois une petite fille curieuse qui voulait profiter de l’absence de ses parents pour visiter ce grenier que personne n’acceptait de lui faire découvrir.

Samira, c’était son nom, regarda par la fenêtre pour vérifier que les membres de sa famille dormaient bien là-bas, à l’ombre du grand platane. Puis elle entreprit d’ouvrir la porte de l’étage supérieur et de gravir marche après marche le plus doucement possible pour éviter que n’explosent les craquements du vieux bois.

C’était un grand grenier où les toiles d’araignées disputaient l’espace à des montagnes de cartons, de valises et de coffres en tout genre. Elle décida d’ouvrir une vieille malle qui n’était pas trop envahie de poussière et de saleté. Le couvercle résista bien un peu. On avait dû lui confier la garde de nombreux secrets. Elle découvrit des boites en carton. Et la première qu’elle ouvrit contenait des photos en noir et blanc avec des bords dentelés.

Sur l’une des photos, une jolie dame tenait la main d’un petit garçon en short. Ils regardaient avec intérêt le marché du village. De vieilles personnes assises et habillées de noir vendaient des poulets, des canards, des lapins, des pintades et des dindons solidement amarrés entre eux. Sur la photo suivante, elle reconnut le même garçon, mais il avait grandi. Il parlait à une fille de son âge, en robe blanche. Ils étaient assis au bord d’une rivière. Samira parcourut le paquet à toute vitesse à la recherche de la photo qu’elle venait d’imaginer. Elle la découvrit avec le même plaisir que si c’était un trésor. Le garçon et la fille qui  se regardaient amoureusement étaient en habits de mariés.

Il ne lui fallut pas deux secondes pour réaliser qu’ils étaient ses grands-parents. Elle ne les avait jamais vus. Elle avait entendu dire qu’à la suite d’une brouille… Mais elle sut à cet instant ce qu’elle allait demander au Père Noël et ce que ses parents allaient être bien obligés de lui accorder.

Le petit troupeau

Calendrier de l’Avent : conte du 8 décembre

Il était une fois un petit troupeau de moutons blancs et laineux, qui vivaient heureux car pour vivre heureux il ne faut pas être nombreux. Et, on le sait depuis Rabelais, pour vivre heureux il faut aussi être discrets. Donc ces moutons vivaient selon la tradition : quand la vieille brebis partait à droite tout le monde la rejoignait et si elle tournait à gauche tous les moutons la suivaient. On ne pensait même pas à l’accuser de despotisme ou d’autoritarisme. C’était ainsi et c’était bien.

Il y avait quand même un jeune mouton qui n’arrivait pas à penser comme les autres. Si le troupeau montait sur la colline, il voyait l’herbe plus verte et plus abondante en bas. Si les agneaux avaient faim, il pensait que les mères étaient ingrates. Et si les agneaux tétaient longuement, il redoutait un tel gaspillage.

Il regardait le bonheur des autres. Et, comme à chaque fois, sa langue ressentait un goût amer, ses yeux s’embuaient et son cœur était grignoté par un soupçon de jalousie. Ah ! Le bonheur des autres ! On y voit le châtiment de ses propres faiblesses.

Le petit mouton qu’on appelait Abelard s’isolait tout le temps pour ruminer son chagrin. Même Toufou le chien du troupeau ne le regardait plus et le laissait vaquer à ses infortunes.

Abélard ne pleurait pas, il était résigné, il râlait tristement, un point c’est tout. Il s’occupait de ses pas et cherchait l’herbe dont personne n’avait voulu. Toujours trop solitaire.

Si bien que lorsque le premier loup arriva, ce fut Abelard qu’il dévora.

Aloha

Calendrier de l’Avent : conte du 9 décembre

Il était une fois une jolie petite fille qui avait une douce peau foncée. Dans le pays des Blancs on lui demandait si elle venait des îles. Elle répondait toujours non pour ne pas prolonger la conversation. Mais en fait elle venait d’un rivage bleu et blanc dont elle avait perdu le nom. Là-bas son papa était vraiment plus foncé qu’elle et sa maman avait la même couleur que son mari depuis qu’ils étaient ensemble. Ce n’était pas très important. Mais il lui semblait que les gens qu’elle rencontrait accordaient beaucoup d’importance à la couleur de la peau.

Alors elle invoqua les forces célestes les plus puissantes pour modifier sa couleur. Une fée la changea en bleu clair. Elle eut très peur de disparaître dans le ciel ou dans la mer. Quelques minutes plus tard un gnome vient la colorer en vert fluo. On aurait dit un panneau de signalisation. Alors elle appela un ange qui lui donna le blanc le plus pur. C’était triste à mourir. Un sorcier qui passait par là la couvrit d’un noir profond. On la confondait alors avec la nuit, la guerre et la mort. Ce n’était vraiment pas rigolo. Au bord d’une rivière, une ondine lui avoua qu’il valait mieux avoir une couleur parce que la transparence était terriblement ennuyeuse. Aloha continua son chemin et ses recherches.

C’est au détour d’une rue qu’elle aperçut une petite vieille dame, assise sur une chaise en rotin. Elle tremblait un peu et beaucoup de souvenirs couraient  entre ses rides . Aloha vint caresser la main parcheminée et lui demanda quelle couleur lui conviendrait le mieux. L’aïeule réfléchit un peu. Les mots semblaient hésiter à sortir tant les lèvres tremblotaient. Puis elle lui répondit d’une voix un peu rocailleuse :

– Tu sais, ma chérie, il faut que tu trouves la peau de l’amour…

– Mais qu’est-ce que c’est ? murmura Aloha qui ne voulait pas trop se montrer ignorante.

– La peau peut passer par toutes les couleurs . Elle peut être noire quand tu es en colère, verte ou jaune quand tu as peur, rouge quand tu as honte, rose quand tu es caressée, bleue quand tu es malade, grise quand tu es triste… Et toutes ces couleurs sont les couleurs de la vie. Mais celle que tu portes depuis ta naissance c’est la couleur de l’amour. Alors tu dois la garder et la protéger.

Le danseur de ciseaux

Calendrier de l’Avent : conte du 10 décembre, d’après un conte péruvien

Il était une fois un village haut perché sur un plateau des Andes. Depuis la nuit des temps, la tradition des habitants de Lucanas était centrée sur l’élevage des alpagas. Et la fête la plus importante de toute la région célébrait cet animal. On chantait, on dansait dans les rues, on faisait ripaille et l’on se racontait tous les petits bonheurs de cette vie en altitude. Le moment le plus attendu et le plus intime aussi était la danse des ciseaux. Ces objets étaient à l’origine de la richesse du village. En des temps immémoriaux, les Anciens avaient imaginé et créé ces lames tranchantes pour tailler délicatement les poils des alpagas dont ils faisaient de merveilleux tricots.

Corto, un jeune garçon de Lucanas, était en admiration devant tous ces jeunes qui maniaient avec élégance de gros ciseaux en fer et faisaient naître, en les manipulant à toute vitesse, des rythmes entêtants. Alors tout le village pouvait se trémousser. Tous les visages s’illuminaient d’immenses sourires.

Quand il eut 10 ans, Corto bougeait si bien son corps que des adultes vinrent le voir pour qu’il apprenne à utiliser les ciseaux pour tondre les alpagas et pour animer les danses pendant les fêtes.  Au début ce fut une vraie calamité. Corto s’y prenait mal, il ne créait aucun rythme et il n’allait pas assez vite pour tondre un alpaga. Alors ses parents quelque peu dépités, l’enfermèrent dans une pièce noire et lui dirent qu’il serait libre quand il ferait sonner les ciseaux plus vite que n’importe qui. Quel rythme ? Corto se creusait la tête mais ses mains ne produisaient rien de bon. À force de travail, il créa un rythme personnel. Il n’était pas sûr du résultat. Il joua des ciseaux devant ses parents et il vit que leurs yeux s’emplissaient d’émotion et de satisfaction. Tant qu’on y était, il leur annonça qu’il pourrait aussi s’adapter à tous les autres styles.

Lors de la fête de l’alpaga suivante, le héros de Lucanas ce fut Corto. Les habitants vibraient de plaisir. Il y en eut pour le porter en triomphe. Comme les festivités duraient plusieurs jours, les gens venaient même d’autres villages pour le voir et l’entendre tant sa réputation avait été rapide.

Après ces quelques jours de fête, Corto décida de rentrer chez lui. Il était un peu fatigué et ses mains ne répondaient plus aussi bien.

Mais en chemin, ce soir-là, il fut renversé par une voiture. On ne retrouva que ses ciseaux.

Le coeur de Clément

Calendrier de l’Avent : conte du 11 décembre

Il était une fois un enfant qui n’était pas comme les autres. Mais il ne le savait pas. Il croyait, ce dénommé Clément, depuis sa plus tendre enfance, que chaque être humain portait sur le cœur un panneau éclairé sur lequel étaient écrites ses pensées. Donc, il savait que sa maman était prête à mourir d’amour pour lui. Il savait que son papa était fier de ses nouvelles responsabilités et satisfait d’avoir assuré sa descendance. Il ressentait le plaisir de savoir que ses frères et sœurs étaient très gentils avec lui et qu’il avait été accueilli dans la famille avec plaisir.

Plus tard, à l’école, sur le panneau du cœur de chaque élève, il put découvrir des sentiments quelque peu différents, voire des sentiments agressifs à son égard. Il ne pouvait rien y faire. Il savait depuis sa naissance que connaître les sentiments de quelqu’un n’inclut pas forcément la capacité de les modifier. C’est beaucoup plus tard, au milieu de l’adolescence, qu’il découvrit l’importance de ses capacités en apprenant que personne d’autre ne pouvait lire les sentiments comme lui. Il voyait des amoureux abandonnés s’éteindre dans la solitude et d’autres exulter de bonheur Il voyait des personnes faisant semblant d’aimer en suivant des plans parfois machiavéliques. Il découvrit aussi, avec l’âge, que ses amis et ses connaissances avaient des théories, des concepts, des idées, parfois étranges et souvent malsaines.

C’est dans le milieu de la politique qu’il trouva beaucoup de comportements et de phrases qui allaient à l’encontre de ce qui était écrit sur les panneaux du cœur. Dans ce monde-là, il découvrit la nature humaine avec toutes ses ambitions, ses mensonges et ses trahisons. Le plus violent pour lui, ce fut de constater que certains politiques étaient francs, honnêtes, sérieux, intègres et qu’ils passaient inaperçus au milieu de cette société souvent pervertie. Il se dit alors qu’il serait peut-être bon d’affirmer haut et fort ce qu’il voyait sur le panneau du cœur quand une personne affirmait le contraire de ce qu’elle pensait.

Sa réputation se répandit comme une traînée de poudre. Des professionnels trouvaient ça très bien parce qu’ils étaient habitués à dire la vérité, comme les médecins et les enseignants. Mais dans le milieu des commerçants et des politiques, on se mit à le redouter. Il n’y avait plus de secrets et de mensonges possibles. Un groupe de comploteurs se réunit et ils entonnèrent la vieille chanson : « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté ! »

Il y eut probablement une fuite, car Clément fit ses bagages et vint habiter sur une petit île du Pacifique où les gens vivent au fil des jours dans le plus simple des fatalismes.

La métamorphose du papillon

Calendrier de l’Avent : conte du 12 décembre

Il était une fois, dans mon jardin, une chenille qui s’était transformée un matin en joli papillon. Rien de plus banal mais rien de plus extraordinaire aussi ! Ce papillon était le plus joli que je n’avais jamais vu. Il était incomparablement plus coloré que le monarque, ou l’œil de paon ou encore la perle ou l’apollon. Non seulement ses couleurs brillaient quand le soleil partait s’habiller derrière son paravent, mais ses ailes se déployaient avec une agilité gracieuse qui faisait penser à la plus douée des danseuses de l’opéra.

Or, ce papillon prit conscience un soir de sa vie éphémère et de sa fin inéluctable. Encore quelques jours et il disparaîtrait de la surface de la Terre pour toujours… Il eut alors l’idée, peut-être saugrenue de vouloir se métamorphoser en fleur sauvage ou à la rigueur en fleur des champs.

Il demanda à la violette s’il pouvait se transformer en fleur jumelle. Elle rit un peu et lui dit :

– Tu es bien trop gros. Nous sommes menues et délicates.

Il s’en alla auprès des tulipes. Elles se moquèrent et affirmèrent :

– Quelle bêtise ! Tes ailes tomberaient au bout de trois jours et tu fanerais aussitôt.

Le papillon s’approcha des roses. Elles le dédaignèrent. Un bouton ajouta quand même :

– Tu es beau, c’est vrai, mais nous les roses nous sommes incomparablement plus jolies que tu ne le seras jamais.

Le papillon se posa sur un sarment de vigne. Il était déçu. Une mésange qui le regardait depuis un moment lui dit :

– Tu es beau, profite de ta beauté. Tu es rare, profite de ta rareté. Tu es en vie, profite de ton énergie pour rendre heureux tous ceux qui viennent vers toi.

Depuis que mon papillon a disparu, je ne cesse de me rappeler notre rencontre au fond du jardin, du bonheur qu’il m’a donné immédiatement et qui ne m’a plus quitté.

L’enfant révolté

Calendrier de l’Avent : conte du 13 décembre

Il était une fois un jeune enfant nommé David qui croulait sous le nombre de ses jouets. Il y en avait partout : sur son lit, sous son lit, sur la commode, sur la chaise et sur le bureau, le long des murs de sa chambre, partout, partout ! Sa vie en était empoisonnée. Il n’aimait plus l’ourson borgne qui semblait commander à toute cette foule. Il ne voulait plus voir ce soldat de plomb qui lui imposait de ne rien changer. Il refusait de suivre le train électrique qui lui enjoignait de prendre toujours la même voie. Sans compter les robots qui insistaient pour lui montrer un monde tranquille et une vie certes soumise mais tellement reposante.

Un jour David explosa. Il ne pouvait plus respirer! Il voulut reprendre la main sur son existence. Il réalisa qu’il devait se défaire de cette emprise malsaine. Mais que peut faire un petit David contre l’immense Goliath ? Il décida de demander conseil à son père. Celui-ci jugea bon de se montrer plutôt neutre. Son fils pourrait regretter d’avoir entrepris ce combat. Sa maman, qui écoutait la conversation, émit un joli sourire qui ne voulait rien dire du tout. David était désemparé. Il savait bien que ses jouets n’allaient pas partir tout seuls. Il décida d’employer la manière forte, l’ultime solution. Il se saisit d’un marteau et systématiquement il cassa chaque jouet, l’un après l’autre et du premier au dernier. C’était de bonne guerre. Mais la lutte n’était pas encore terminée. Il décida de ne plus faire entrer le moindre cadeau dans son domaine. On ne le comprenait pas toujours mais il était tellement sincère et déterminé que les cadeaux repartaient d’où ils venaient.

David connut une période de solitude, puis on s’habitua et on finit par féliciter ce petit garçon qui avait refusé de vivre en pestiféré.

(À tous ceux qui refusent les pesticides… tous les poisons de la vie et tous les produits de surconsommation…)