ROMAN-FEUILLETON

J’AI LE PLAISIR DE VOUS INVITER À LIRE TOUS LES TROIS JOURS UN NOUVEL ÉPISODE D’UN ROMAN QUE JE N’AI PAS ENCORE ÉCRIT. CHAQUE ÉPISODE SERA LONG DE QUELQUES LIGNES SEULEMENT. JE VOUS SOUHAITE UNE BONNE LECTURE.

Épisode 1

L’été se mourait. Le torrent des visiteurs ne s’écoulait plus sur le chemin puant du cirque de Gavarnie. Quand j’y passais par obligation, pour accompagner quelques clients, mon estomac subissait les assauts des puanteurs touristiques. Les effluves de déodorants, de transpirations et de déjections animales me soulevaient le cœur. Ils enfonçaient dans mes poumons des spasmes vomitifs. Mais ce jour-là, je grimpais en solitaire vers le Pic Rouge de Pailla et les Astazou. Je n’apercevais pas encore le refuge des Espuguettes. Je remarquais seulement un couple qui marchait, plus haut, vers la Hourquette d’Allans.

Épisode 2

J‘allais au refuge pour remplacer le gardien malade. Je savais qu’il n’y avait personne. Je n’avais pas noté de réservation ni reçu de coup de téléphone. Mon travail était d’entretenir le lieu et d’accueillir d’éventuels clients. Je cherchais le porte-clés dans mon sac quand elle m’est apparue, sortie de nulle part. Ses longs cheveux battaient aux quatre vents. D’une main, elle essayait d’en libérer ses yeux et ses lèvres. Elle venait lentement vers moi. Elle portait un petit sac à dos à bout de bras et une robe légère, vêtement assez inhabituel dans un tel lieu où l’on voit surtout des pantalons d’escalades et des vestes de grimpeurs. Elle pouvait avoir une vingtaine d’années. À peine plus jeune que moi. Elle était seule.

Épisode 3

Nous sommes restés longtemps à nous transpercer du regard. Puis, sans aucun lien, elle m’a dit :

– J’ai soif !

– Je vais chercher un peu d’eau.

– Merci. Fais vite !

Sans me connaître, presque instinctivement, elle cherchait à prendre l’ascendant sur moi. Je m’en rendais bien compte, mais je ne le refusais pas. J’étais heureux qu’elle m’impose son plaisir et sa quête. Je la trouvais très belle et j’imaginais qu’elle devait être également fort intelligente. Cette entrée en matière m’était inhabituelle. Je la trouvais intéressante. Rares sont ceux qui vont directement à l’essentiel. C’est peu de dire que je me suis empressé d’ouvrir la porte et l’une des fenêtres. Je ne sais plus si je bouillais de l’intérieur ou si je tremblais à l’idée de ce qui allait se passer et dont je sentais l’issue inexorable. Dans une telle solitude et un tel lieu où les forces de la nature s’imposent majestueusement à notre insignifiance, je savais que nous allions nous rencontrer pour nous protéger. Je le redoutais et je l’espérais.

Épisode 4

J’ai pris une bouteille d’eau, deux verres. Je les ai posés sur la table. Elle est entrée.

Quand nous découvrons une personne, il y a dans nos yeux des capteurs dont nous ignorons l’origine et le fonctionnement qui nous attachent au premier regard ou qui nous repoussent automatiquementFace à elle, ce fut une évidence. Nous étions aimantés !

Les présentations ont été brèves.

– Myla !

– Mathias !

Tout de suite, nos yeux et nos cœurs se sont envolés. Connivence et concordance des temps. Les mots étaient inutiles. Pendant que j’ouvrais les autres portes et fenêtres du refuge, elle s’est ingéniée à me suivre au plus près. Nos frôlements ressemblaient de plus en plus à des caresses. Soudain, la décision s’est imposée. Nous ne pouvions plus faire marche arrière. Nous nous sommes arrêtés face à face. Nous avons senti en même temps que l’instant était crucial et définitif.

Épisode 5

Nous sommes restés figés comme si le moindre battement de paupière allait déclencher une puissance irrépressible. Nous vivons tous des moments explosifs où nos lois morales et nos habitudes sont remises en question. Ils laissent le cœur meurtri, mais tellement vivant ! J’ignorais qu’elle était muette parce qu’elle était pétrifiée par la conscience d’un désir impérieux qui correspondait, mais elle ne le savait pas, parfaitement au mien. Je la regardais sans la comprendre. J’écarquillais mes yeux. J’entrouvrais mes lèvres. Je ressentais la fascinante hésitation que l’on trouve  entre le courage et la prudence. Je ne savais pas si je pouvais me lancer ou s’il valait mieux ne rien risquer qui pût la choquer.

Épisode 6

Je n’ai jamais appris le langage des filles. Trop occupé à construire ma personnalité au milieu de garçons qui luttaient pour leur survie et pour leurs dépassements sportifs, je n’avais pas eu le temps d’apprécier leur compagnie. Les courses en montagne et l’école des guides avaient dévoré mon adolescence. Je ne savais pas lire leurs mouvements des yeux, le haussement des sourcils, le léger gonflement des joues, la fermeture des paupières, le serrement des lèvres ou la feinte de leur neutralité. Peut-être trop méfiant, je voyais toujours une dualité dans ce que je découvrais. Dans ma prime enfance, j’avais été marqué par une énorme surprise en réalisant que le sourire d’un camarade avait accompagné simultanément un violent coup de pieds. Plus tard, je me suis trompé sur des marques amicales qui cachaient des sentiments ennemis. Le visage rayonnait encore quand la guerre était déjà déclarée. Je ne pouvais plus me défaire de cette crainte. Pourtant, je commençais à lire le désir de Myla et à y croire. Je me sentais en train de le lier au mien.

Épisode 7

Elle est restée quelques secondes ainsi sans rien dire. Je lui ai demandé si tout allait bien, c’était ma façon de rompre le silence. Comme tous les jeunes d’aujourd’hui, elle a répondu en niant son sentiment et sa vérité.

– Oui, oui ! Tout va bien…

À plusieurs reprises, elle a semblé vouloir me convaincre qu’il n’y avait pas de problème. Je ne m’y trompais pas. Mais je ne voulais pas l’obliger à quoi que ce soit. Sa liberté était en jeu. J’étais décidé à l’attendre. Elle n’était ni vaincue, ni soumise mais elle a mis fin au silence en baissant la tête. Comme si elle capitulait. Elle me permettait ainsi de ne pas me sentir dominé et écrasé par sa volonté. Je ne sais pas pourquoi, c’est tellement en dehors de mes habitudes, j’ai soulevé ma main droite et je l’ai approchée de ses cheveux ondulés. J’ai senti, sans la toucher, un léger frémissement de sa peau. Il n’y avait aucun refus dans son attitude. J’ai poursuivi mon geste. Mes doigts ont pénétré sa chevelure soyeuse. Et lentement, ils se sont posés sur la peau de son cou.

Épisode 8

Au contact de mes doigts, elle a incliné légèrement la tête jusqu’à ce que sa joue entre en contact avec mon bras. Elle lui a donné un petit va-et-vient qui fut la plus grande preuve de son assentiment. Elle voulait ma tendresse et ma force, mes gestes doux et mes violences amoureuses. Elle n’avait rien dit, rien dévoilé jusqu’à ce relâchement. Elle releva ses yeux qui s’étaient perdus dans l’abandon.

Épisode 9

Ses longs cils noirs ont frémi. Puis tremblotants, ils ont soulevé les paupières roses. Ses yeux bleu gris ont plongé profondément dans les miens. J’ai senti une attente sincère mais aussi une part de méfiance mesurée. Elle ne savait pas qui j’étais. Je ne la connaissais pas non plus. Le sens de nos vies nous menait et nous poussait l’un vers l’autre. Il remplissait le trou béant que nos libidos avaient creusé en quelques minutes. Le désir nous a submergés. Je sentais que sa respiration devenait plus profonde et plus sonore. Sa poitrine se soulevait plus amplement. Son regard fixe portait une immense gravité. Je me trouvais dans l’obligation physique de franchir une étape. Une force, en moi, m’imposait d’aller de l’avant. Il m’aurait été impossible d’y renoncer. Je ne me sentais certainement pas contraint psychologiquement, ni prisonnier du désir. Au contraire. Il y avait à cette heure et en ce lieu une liberté folle, grandiose et créatrice.

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